GUSTAVE DRON (1856-1930)

Député-maire de Tourcoing, sénateur du Nord

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Première partie - Chapitre 1 - Paragraphe 7/10

Le premier député républicain de Tourcoing

1888 est le temps de la « tentation du sabre », c’est-à-dire de l’agitation boulangiste qui s’étiolera dans les festivités du centenaire de la Révolution. Le 5 mai 1889 est fêté comme le 14 Juillet, dans l’allégresse et en grandes pompes. Les boulangistes ne parviennent pas à perturber cette sérénité, tandis que le gouvernement prend des mesures rapides pour prévenir leur succès, par les lois du 13 février 1889 rétablissant le scrutin majoritaire d’arrondissement à deux tours, et celle du 17 juillet 1889 contre les candidatures multiples.

Ainsi, aux élections cantonales du 28 juillet 1889, le candidat boulangiste JULIEN MAHIEU, avec 2448 voix est écrasé par GUSTAVE DRON, 4067 voix, qui conserve donc son poste de conseiller général du canton sud. C’est au cours de ces élections cantonales générales, que pour la première fois, le rapport des forces républicains/conservateurs est inversé [1].

Pour la première fois, la République semble avoir conquis Tourcoing et ses environs, à l’exception des villes retirées de Bousbecque et Linselles. Même certains membres de la bourgeoisie catholique, qui dans sa grande majorité reste monarchiste, se rallient aux idées démocratiques, tels les FRANCOIS MASUREL père et fils.

A Tourcoing, la droite non boulangiste s’organise en vue des élections législatives de l’automne 1889. Le député sortant, CHARLES JONGLEZ, qui avait battu à deux reprise FIDÈLE LEHOUCQ en juillet 1884 et en octobre 1885, ne présente plus sa candidature. LEHOUCQ, malade, refuse l’invitation de ses camarades de se porter candidat. Il propose au contraire DRON qui avait déjà bénéficié de sa démission du Conseil Général en 1887 et qui vient de prouver sa popularité [2] le 28 juillet dernier en conservant son mandat face au boulangiste MAHIEU.

C’est ainsi que la « Ligue Républicaine de Tourcoing » annonce la candidature du populaire docteur, le « (...) citoyen Dron et comptent sur son dévouement, son énergie, son intelligence, pour défendre à la Chambre les intérêts commerciaux, agricoles et industriels de la région, et pour améliorer le sort de l’ouvrier ».

Dans sa circulaire électorale, il déclare s’occuper en priorité des réformes sociales et des questions d’ affaires :

« La situation économique est la question capitale du moment, L’agriculture, l’industrie et, Le commerce de notre région réclament la révision des tarifs douaniers, la dénonciation des traités de commerce, une sage protection de nos produits ».

Quant aux conservateurs, ils placent à leur tête un catholique intransigeant, EMILE BARROIS, connu pour sa générosité envers les pauvres et pour son implication dans La création du syndicat « mixte », « l’Association Professionnelle Saint-Blaise ». Il se présente comme « Catholique indépendant ». Il reçoit bien entendu le soutien massif du clergé qui demande aux électeurs de se souvenir de la laïcisation de l’école de la rue du Calvaire. Celle-ci n’était que le prélude à d’autres expulsions qu’il faut combattre. Le clergé invite donc tous les catholiques, y compris les républicains, à voter pour « Dieu et pour la France ».

Le quotidien républicain modéré de Lille, « L’écho du Nord », qui avait soutenu MASUREL-POLET contre DRON aux cantonales de 1887 soutient cette fois le radical en titrant : « BARROIS et DRON, c’est la lutte de la théocratie contre la démocratie ».

Puis le bruit court que DRON est franc- maçon...

Réglons immédiatement la question de l’appartenance ou non de GUSTAVE DRON à la société maçonnique. A ceux qui prétendaient qu’il était franc-maçon, il rétorquait que cette rumeur n’avait été inventée que pour le discréditer, ce qui est tout à fait compatible avec les moeurs politiques de cette époque. S’il avait appartenu à la Franc-Maçonnerie, les archives de Grand Orient en auraient conservé une trace et cela aurait été, après sa mort, de notoriété publique.

Ce qui n’est pas le cas.

Cette accusation, si elle n’est pas fondée, n’en est pas moins compréhensible. Nous savons en effet que si la Franc-Maçonnerie n’a pas joué un rôle de premier plan dans l’instauration de la république, elle reste cependant la grande inspiratrice du scientisme, du pacifisme, de la laïcité. Sa devise, « Liberté, Egalité, Fraternité » et ses principes, liberté de conscience absolue, solidarité humaine, sont ceux de la IIIe République.

En outre, beaucoup de grands politiques du régime en furent : JULES FERRY, FERDINAND BUISSON, HENRI BRISSON, MARCEL SEMBAT, PAUL DOUMER, JULES SIMON, LÉON GAMBETTA, ARMAND FALLIÈRES, CHARLES FLOQUET, JULES MÉLINE, EUGÈNE SPULLER, EMILE COMBES, LÉON BOURGEOIS, GASTON DOUMERGUES, pour n’en citer que quelques uns parmi les longues listes.

C’est par l’influence des loges et par les relations qui y étaient nouées que la IIIe République, à l’instabilité ministérielle légendaire, avait pu sauvegarder une heureuse continuité dans son action. Tout semble donc accuser le jeune candidat radical, d’autant plus que le recrutement, depuis le Second Empire, s’élargissait à la bourgeoisie moyenne : médecins, vétérinaires, pharmaciens, journalistes notaires, avoués, commerçants, restaurateurs.

Ces hommes à l’influence sociale incontestable organisaient des réseaux de relations efficaces, propageant avec enthousiasme les idées maçonniques dont celle de la laïcité de l’enseignement... Nous pouvons ajouter à cela que DRON appartenait à la « Ligue de l’Enseignement » fondée par JEAN MACÉ [3], qui vulgarisait les thèmes maçonniques !

Les élections à Tourcoing se préparent ainsi dans la plus grande fébrilité ; quelques échauffourées éclatent quand des porteurs de bulletins ou des colleurs d’affiches adverses se rencontrent. Le scrutin est clos le dimanche 22 septembre vers dix-huit heures, après que plus de quatorze mille votants se soient rendus aux urnes, record de participation tourquennoise.

Le dépouillement commence à Tourcoing où DRON est largement en tête face à BARROIS. Mais peu à peu, les résultats des communes rurales apportent la victoire à ce dernier, avec 124 voix d’avance sur son adversaire. EMILE BARROIS laisse les républicains consternés et quitte triomphant l’Hôtel de Ville. Le lundi 23, il remercie ses électeurs :

« Le succès d’hier me réjouit, parce qu’il est une victoire pour la grande cause catholique dont je suis le modeste serviteur. Je remercie tous les amis qui m’ont prêté leur énergique concours, [...] sans oublier les familles chrétiennes qui, par leurs prières ont puissamment contribué au succès ».

Mais quatre jours plus tard, dans le « Journal de Roubaix », la commission préfectorale du recensement des votes signale des erreurs de comptabilité, et publie les chiffres officiels :

Législatives 1889, premier tour :
DRONBARROISVOLTCAPARTNuls
Tourcoing50193338 108 ?
Communes rurales 2144383700 ?
TOTAL71637175108156

Les républicains se ressaisissent devant l’espoir d’une victoire encore possible, puisque BARROIS n’ayant pas la majorité absolue, un second tour est prévu pour le 16 octobre.

ADRIEN DANSETTE, dans son « Histoire Religieuse de la France Contemporaine », n’hésite pas à dire que le gouvernement, soucieux d’étouffer les derniers sursauts de l’agitation boulangiste, a exercé de fortes pressions en ce sens à l’égard des préfets. Accusation probable, quand nous savons le rôle décisif tenu par les préfectures dans la transmission des volontés gouvernementales.

Et rien n’interdit de penser que la commission de recensement ait annulé un nombre suffisant de voix pour entraîner le ballottage. Caprice de l’histoire, GUSTAVE DRON doit-il indirectement son élection au général BOULANGER ?

Remarquons au passage les résultats décourageants des deux socialistes VICTOR CAPART et JOSEPH VOLT-CATTEAU. L’heure du socialisme n’a pas encore sonné à Tourcoing, alors qu’à Paris se sont tenus cette même année 1889 deux congrès rivaux, témoignant à la fois de la renaissance du mouvement ouvrier français et de la diversification de ses tendances [4].

La campagne du second tour est mouvementée, telle que la décrit JACQUES AMEYE dans « La Vie Politique à Tourcoing sous La III e République ».
EMILE BARROIS tente de récupérer des voix à Tourcoing, en tenant des réunions dans les quartiers du Moulin-Fagot à l’estaminet « La Nouvelle Aventure », du Tilleul au café du « Lion Blanc » et celui du Brun-Pain. On le retrouve même à l’auberge du « Grand Logis » de Linselles.

De son côté , DRON ne perd pas son temps : il harangue les électeurs du quartier populaire de la Croix-Rouge et ceux de Mouvaux et Roncq. C’est à Roncq, justement, que les partisans des deux camps s’accrochent au café du « Cygne ».

DÉSIRÉ LEURENT fils, issu d’une famille monarchiste notoire, ami de BARROIS, s’en prend à HENRI PARIS, conseiller municipal de Tourcoing qui dénonçait « l’oppression patronale ».

On chante la « Marseillaise », on crie « Vive Dron ! », « Vive la République ! », « À bas la calotte ! », ou « Vive Barrois ! », « À bas Dron ! ».

Et au soir du second tour, c’est DRON cette fois qui est vainqueur, avec près de deux cents voix d’avance :

Législatives 1889, second tour :
DRONBARROIS
Tourcoing52053455
Communes rurales 2313 3866
TOTAL75187321

C’est au tour des républicains de laisser éclater leur joie, en se rendant à l’Hôtel de Ville pour féliciter le premier député républicain de Tourcoing, jusque tard dans la soirée, ou en pavoisant dans les rues, sans épargner à leur adversaire vaincu quolibets et moqueries. Et à DRON d’adresser ses remerciements :

« Plus nombreux que le 22 Septembre, vous avez répondu à mon appel pour la défense de la cause républicaine. Honneur à vous, travailleurs, que la réaction n’a pu entraîner avec elle, malgré la mise en oeuvre de tous les moyens dont elle dispose dans nos deux cantons ».

Mais la réaction n’a pas dit son dernier mot, et comme le proclame solennellement BARROIS, elle continuera de « prier le Sacré-Coeur et la Vierge du Rosaire afin que la victoire prochaine n’en soit que plus éclatante ». Pour l’instant, DRON qui s’apprête à fêter son trente-troisième anniversaire, quinze jours plus tard, goûte sa victoire.


[16435 vois aux Républicains contre 5639 aux conservateurs pour les deux cantons.

[2Nous verrons dans la partie suivante comment il s’est déjà rendu populaire par son action

[3Jean MACÉ (1815-1894) pédagogue et journaliste, rédacteur à « La République » en 1848, puis instituteur en Alsace. Il fonda en 1886 la Ligue de l’Enseignement pour l’école laïque, gratuite et obligatoire.

[4D’un côté les guedistes et blanquistes du Parti Ouvrier Français, de tendance marxiste, de l’autre, les possibilistes ou broussistes anti-marxistes de la Fédération des Travailleurs Sociaux de France.

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Dans ce chapitre :


gustave DRON

Mémoire de Maîtrise en histoire contemporaine politique
de l’Université de Lille 3.
Octobre 1988

auteur

Bruno SIMON

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