GUSTAVE DRON (1856-1930)

Député-maire de Tourcoing, sénateur du Nord

Usine Duvillier-Mote Fils de Tourcoing, bobinnage et ourdissage - A.G. - Médiathèque municipale de Tourcoing

Première partie - Chapitre 2 - Paragraphe 8/11

Vie et condition ouvrières

L’industrie de Lille - Roubaix - Tourcoing, fin XIXe, début XXe siècle, c’est le textile qui implique la “fabrique”. La fabrique, c’est l’usine de travail à la chaîne qui réclame peu de compétence et un asservissement de l’ouvrier à la machine. De plus, les filatures tissages s’équipent de métiers mécaniques qui réduisent la main d’oeuvre, et les peignages ne tournent que durant neuf mois environ, subordonnés aux arrivages de la laine australienne ou argentine.

En 1900, Tourcoing comptait 11 fabriques de peignage de laine, 29 filatures de laine (peignée ou cardée) et 15 filatures de coton. Le monde de la fabrique est celui de la spécialisation et de la non qualification du travail, de la hiérarchisation des postes. Les rôles les plus modestes, pour ne pas dire les plus ingrats, sont généralement confiés aux femmes : doubleuses, épeleuses, soigneuses cardeuses, tisseuses-bobineuses, retordeuses, ourdisseuses, ou aux enfants et aux adolescents : bâcleurs, retordeurs, trieurs, laveurs, désuinteurs, dégorgeurs, qui accomplissent leur tâche dans des conditions aujourd’hui inimaginables.

Confinés dans des ateliers mal éclairés, d’une température moyenne de 35 degrés, dans un vacarme assourdissant. Si le poste de travail requiert l’humidité, c’est dans une chaleur moite qu’ils peinent, sinon c’est dans la poussière et la peur de l’incendie. Et cela six jours sur sept, dix et plus souvent onze heures par jour, douze heures même à la fin du XIXe siècle, car la législation sociale n’est guère appliquée.

Et pour une paye qui ne permet non de vivre mais de survire. Les ouvriers et ouvrières les mieux payés touchent un salaire hebdomadaire supérieur ou égal à trente francs : les trieurs (36), les fileurs (40-36), les conducteurs d’engins à vapeur (36-30), les rentreurs et les encolleurs (35-30) et les tisserands (34-24).

Puis viennent ceux dont le salaire est inférieur à vingt francs par semaine : les peigneurs (17), les désuinteurs et retordeurs (16-15), les bâcleurs (12).
Considérons dans cette catégorie les femmes (doubleuses, épeleuse, tisseuses, soigneuses) dont le salaire tombe de 10 à 15 francs.

De 1884 à 1904, ces salaires n’ont pas variés dans la draperie, ont progressé de 7% dans la filature de la laine, de 10% dans le peignage de la laine et la filature du coton [1].

Un loyer mensuel est d’environ 15 à 25 francs. On calcule qu’il faut au minimum de 1.060 à 1.200 francs par an à un ménage de deux enfants pour vivre, sans viande ni café, au début du XXe siècle. À 25 francs hebdomadaires, il faut travailler quarante-huit semaines. Mais c’est sans compter les enfants qui impliquent la présence de la mère à la maison, alors que son salaire constitue un appoint considérable. Et les familles sont alors nombreuses. Les enfants doivent travailler au plus tôt, dès quatorze ans. Et le salaire des femmes atteint au maximum 70% ou 80% de celui des hommes, celui des enfants seulement 30% à 40%.

L’ouvrier, vêtu de son bleu arrive le matin avec “sa gamelle et ses tartines”, sa modeste portion qu’il avale à son poste, assurant une surveillance constante des machines qui ne s’arrêtent jamais. Son alimentation de base reste le pain, la pomme de terre et le lait battu, trilogie alimentaire typique de la région du Nord. Encore ce lait battu est-il allongé d’eau par les marchands peu scrupuleux.

À la sortie de la fabrique, ils se retrouvent à l’estaminet, pour y boire le genièvre et surtout pour retarder leur retour à la courée. Lieu privilégié de sociabilité, l’estaminet sert à la fois de lieu de refuge, de divertissement, de siège social pour les cercles associatifs ou les partis politiques. Il arrive même qu’on y installe les bureaux de vote les jours d’élections. Joueurs de cartes, fumeurs de pipe, amateurs de musique ou de chansonniers, orphéonistes, archers, “bourleux”, “coulonneux”, “coqueleux”, “pinsonneux” ou “bouchonneux” et d’autres encore assurent aux tenanciers une clientèle assidue et fidèle. Entre 1870 et 1900, on compte à Tourcoing 500 associations établies dans un estaminet. Mais la dureté et la durée du travail font du simple repos l’essentiel du loisir ouvrier.

Dans l’ensemble, l’ouvrier tourquennois reste soumis aux autorités traditionnelles : patronat, police et clergé. Les “anti-patriotes”, les “chercheurs de trouble”, les “collectivistes”, les “internationaux” sont étroitement surveillés par les commissariats, avec d’autant plus d’efficacité que sont connus et répertoriés leurs estaminets, “foyers de la propagande colectiviste”. Il suffit de quelques chiffres pour exprimer le manque d’organisation du mouvement ouvrier tourquennois à la fin du XIXe siècle.

Depuis la loi du 21 mars 1884 de WALDECK-ROUSSEAU [2] autorisant la création de syndicats professionnels, c’est sous l’initiative et le contrôle des patrons que sont créés à Tourcoing les association syndicales. Le premier de ces syndicats “mixtes” , “L’Association Saint-Blaise” est ouvert en 1887 par ÉMILE BARROIS, personnage que nous avons déjà rencontré maintes fois dans la vie politique de la ville. Catholique intransigeant, l’irréligion était un cas d’exclusion de ce syndicat, installé dans son propre immeuble. Et celui de LOUIS TIBERGHIEN, formé en 1890, “Le Syndicat de L’Industrie Tourquennoise”, qui conçoit une commission de trois ouvriers et trois patrons pour arbitrer les conflits et dont le but est

« d’assurer par une union cordiale entre ses membres, patrons et ouvriers, la sauvegarde des intérêts moraux, professionnels, économiques du groupe entier, et plus précisément du groupe ouvrier ».

Contre ces syndicats mixtes soumis aux patrons, les ouvriers catholiques forment des syndicats chrétiens, à l’instigation des “abbés démocrates” tel l’abbé SIX du Sacré-Coeur qui pousse JULES DECOOPMAN à ouvrir en 1894 la “Fraternité Ouvrière”. De même,le célèbre abbé LEMIRE vient à Tourcoing le 18 mars 1897 inaugurer la “Brasserie Démocratique” rue du Moulin Fagot. Ce syndicalisme chrétien est attaqué par la gauche comme par la droite : les syndicats socialistes, à qui il soustrait une partie non négligeable de travailleurs, lui reprochent de diviser la classe ouvrière, et les syndicats mixtes qui n’en n’ont pas le contrôle l’accusent de rallier des ouvriers chrétiens contre les patrons chrétiens. Au début du XXe siècle, vers 1900-1901, ce syndicalisme meurt étouffé sous les pressions patronales et la nouvelle hostilité du Vatican à l’égard de la démocratie.

Industriels et hommes d’Église de Tourcoing s’allient alors pour créer les “syndicats indépendants”, à l’image des syndicats mixtes, pour contrer le développement rapide des “syndicats ouvriers collectivistes”. Ces derniers leur donnent le surnom de “jaunes”. Mais c’est seulement entre 1900 et 1905 que la proportion d’adhérents entre syndicats “indépendants” et “collectivistes” se renverse irréversiblement, comme le montrent ces chiffres :

Syndicats en :Indépendants mixtesCollectivistes ouvrier
1890161381
18951520594
190017703183
190515035967

Cette faiblesse de l’organisation ouvrière explique la rareté et l’inefficacité des grèves générales tourquennoises. Nous avons vu que celle de mai 1880, quelques mois avant que DRON ne s’installe à Tourcoing, n’eut aucun retentissement. La seconde grève générale est celle de 1890. Puis vient la grève des tapisseurs en juillet 1896.


[1Annales de la Chambre de Commerce de Tourcoing, 1904. Références 12, 13 et 14.

[2Aussi célèbre pour cette loi que celle du 1er juillet 1901 sur les associations.

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Dans ce chapitre :


gustave DRON

Mémoire de Maîtrise en histoire contemporaine politique
de l’Université de Lille 3.
Octobre 1988

auteur

Bruno SIMON

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