GUSTAVE DRON (1856-1930)

Député-maire de Tourcoing, sénateur du Nord

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Seconde partie - Chapitre 4 - Paragraphe 7/14

La grève des tapisseurs de 1904

À leur tour, les ouvriers de la laine de Roubaix veulent obtenir les mêmes avantages que ceux du coton. Ils cessent leur activité dans les peignages, les filatures, les tissages le 26 mars 1904. Tourcoing, cette fois suit plus rapidement ; dès le 30, les fabriques lainières sont touchées. Les ouvriers font connaître leurs revendications : augmentation des salaires principalement. Le 2 avril on compte 1.167 grévistes à Tourcoing et le 9, au paroxysme du conflit, 8.803. Les ouvrier chrétiens et socialistes, syndiqués ou non, s’opposent coude-à-coude aux travailleurs belges et aux briseurs de grèves, les “jaunes”, auxquels LOUIS THIBERGHIEN fait appel pour étouffer le mouvement.

Cependant leur résistance faiblit, et au début mai, ils retournent au travail avec le seul espoir ténu de quelques promesses verbales. Mais les ouvriers tapisseurs continuent la lutte pour sauver leur syndicat que les industriels ont décidé d’éliminer en licenciant les ouvriers syndiqués. Cette grève est la plus terrible que Tourcoing ait jamais connu dans l’avant-guerre.

Gustave DRON, à la tête de la municipalité, se fait le médiateur entre les grévistes et les patrons qui forment une coalition. C’est durant cette période troublée que les municipales des 1er et 8 mai le renvoient à la mairie, avec pour conseillers, ÉMILE LECOMPTE, LÉON SALEMBIEN, VICTOR FLAMENT et MAURICE CORDIER [1] Malgré la confiance des électeurs populaires accordée à DRON, les fabricants restent inflexibles et refusent sa médiation.

Les tapisseurs reçoivent de la population un soutien moral et économique, en argent ou en nature. Ils peuvent ainsi tenir plus de quatre mois, jusqu’au début août. Mais le 15, à bout de ressources, ils sont acculés à la reddition. Le représentant du syndicat des tapisseurs fait porter aux patrons une lettre de capitulation humiliante, rédigée par l’ensemble des ouvriers menacés de licenciement pour leur activité syndicale :

« [...] Vous savez comme nous que la cause principale de la persistance de la grève actuelle, c’est la décision que vous avez prise de faire exclure de tous les ateliers de Tourcoing un certain nombre d’ouvriers. Les victimes désignées sont les signataires de la présente lettre.

Nous serions certes tout disposés à nous sacrifier pour en terminer. Ayant proposé à notre assemblée générale ce sacrifice, il a été refusé. Vous avez pu vous convaincre, par leur résistance de plus de quatre mois, que tous nos camarades sont résolus à rester solidaires de notre cause, malgré la misère et malgré les privations qu’ils doivent s’imposer.

[...] Si nous avons eu, à notre insu, des torts à votre égard, nous vous en manifestons un vif regret ; nous vous promettons d’être à l’avenir de bons et fidèles ouvriers.

[...] Renoncez, Messieurs à faire des victimes, et immédiatement, quelques uns de nos camarades seront désignés dans chaque fabrique pour se présenter devant votre syndicat, afin de débattre amiablement les autres questions en litige. Songez, Messieurs, que derrière vos quatre cents ouvriers, il y a des femmes et des enfants qui souffrent. ».

Les industriels restent insensibles aux supplications des tapisseurs et ne veulent pas recevoir les délégués ouvriers, même non syndiqués. Alors la colère des tapisseurs éclate, un mois plus tard. Le 6 septembre, ils brisent les vitres de certaines maisons de maîtres, par jet de pavés. Le monde patronal se souviendra de cette violence ouvrière de l’automne 1904. La bourgeoisie industrielle et le clergé local, par le journal “La Croix”, profitent des incidents pour accuser DRON de laxisme, d’incompétence. Exaspéré par leur audace cruelle et leur hypocrisie, il fait publier une réponse sans détour :

« Nous continuons à tout mettre en oeuvre pour assurer l’ordre. La misère, à la longue, peut devenir mauvaise conseillère. La sérénité d’âme avec laquelle les patrons repoussent toute avance et paraissent se complaire à infliger des humiliations aux grévistes, est pleine de périls. Ah ! oui, qu’ils fassent donc leur examen de conscience ceux des patrons qui ont eu parfois une attitude si hautaine vis-à-vis de ces malheureux, qu’ils se rappellent l’accueil presque dédaigneux fait par eux à cette lettre lamentable du président du syndicat des tapisseurs [...]

Peut-être ai-je dit que, si j’avais eu à agir comme représentant du syndicat ouvrier, jamais ma main n’aurait consenti à signer pareille capitulation. Que voulez-vous ? Je suis de ceux qui pensent que les ouvriers ont leur dignité à sauvegarder aussi bien que les patrons et que ces protestations de repentir rendues humiliantes à plaisir me semblaient odieuses. Et il y a des gens qui ont la naïveté ou la perfidie de s’étonner qu’aujourd’hui, joués et humiliés de la sorte, [...] se heurtant à une intransigeance froidement calculée, les grévistes aient fini pas perdre patience ».

Est-ce par peur, ou plutôt par bon sens, ou encore par compassion, que le 8 septembre le fabricant GASTON HONORÉ se sépare de la coalition patronale et fait savoir qu’il accepte la médiation de la municipalité pour discuter des questions soulevées par les grévistes ? Toujours est-il qu’il rouvre ses portes le 12 septembre et entraîne les autres patrons à faire de même dès le 29. La journée de travail est réduite à dix heures et il n’y aura pas de poursuite contre les ouvriers syndiqués.

Le mois suivant, l’industriel CHARLES FLIPO rédige un rapport au sujet de la « déplorable grève qui a désolé l’industrie du tapis à Tourcoing ». Il traduit le sentiment d’inquiétude des classes possédantes en demandant le renforcement de la brigade de gendarmerie, contre la « tourbe révolutionnaire à laquelle la rue semblait appartenir, et qui se livrait aux pires excès... ». [2].

Et pourtant, les conflits les plus durs sont encore à venir.


[1Arch. Mun. de Tourcoing, série D1A, doc. 54.121.

[2Rapport de CHARLES FLIPO, 27 octobre 1904. Annales de la Chambre de Commerce de Tourcoing, pp 184 à 185

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Dans ce chapitre :


gustave DRON

Mémoire de Maîtrise en histoire contemporaine politique
de l’Université de Lille 3.
Octobre 1988

auteur

Bruno SIMON

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