GUSTAVE DRON (1856-1930)

Député-maire de Tourcoing, sénateur du Nord

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Seconde partie - Chapitre 4 - Paragraphe 12/14

La grève des manoeuvres de l’usine à gaz

Le 5 décembre 1911, la soixantaine d’ouvriers municipaux de l’usine à gaz de Tourcoing entrent en grève. La ville n’en avait plus subi depuis 1904. Les hommes réclament un salaire journalier de 5 francs. Cet incident est une aubaine pour les socialistes qui arrachent une à une les voix ouvrières au radicalisme. Or nous sommes là à cinq mois des prochaines municipales. Par simple calcul politique, DRON pourrait donner satisfaction à leurs revendications et s’attirer des voix supplémentaires. Mais il estime d’autre part que cela peut créer un précédent pour tous les ouvriers municipaux. De plus, il ne supporte pas que des employés du service public n’assurent pas leur tâche. Il résiste donc, menaçant de mise à pied les manoeuvres municipaux qui ne retourneraient pas immédiatement au travail. La menace restant sans effet, il brise la grève par la force en remplaçant les ouvriers par des fantassins du 43e de Lille, protégés par la gendarmerie, afin d’assurer la continuité du service public. Avec ironie, les grévistes lancent :

« Camarades ! L’armée française est devenue la bonne à tout faire de la bourgeoisie ! ».

En même temps qu’il fait relever l’armée par des embauchés volontaires, il annonce une proposition de progression des salaires à l’ancienneté : 4,50 frs. jusqu’à cinq ans, 4,75 frs. de cinq à dix ans, et 5 frs au-delà. Mais tous les grévistes ont moins de quatre ans de présence... Ils dénoncent le subterfuge, s’accrochent et exigent un débat devant le Conseil municipal au grand complet. La Maison du Peuple, ouverte depuis 1911, est en effervescence. Le Conseil, réuni par DRON, bon gré, mal gré, lui impose à l’unanimité le salaire à cinq francs pour tous. Seuls ses quatre adjoints le soutiennent en vain jusqu’au bout. Sa seule consolation est que les grévistes ne retrouvent pas leur emploi, car leurs remplaçants conservent leurs places ! Ces derniers cueillent les fruits du sacrifice des premiers. Mais cette attitude obstinée du maire lui fait perdre quelques points de son capital d’estime. Il devient pour certains “l’ami des jaunes”.

Le 24 juin 1911, la Chambre se prononce pour le retour à la représentation proportionnelle contre le scrutin majoritaire à deux tours. Nous avions vu qu’en 1909 [1], DRON avait voté avec la majorité contre la “proportionnelle”. Cette fois, suivant la consigne de la Fédération du Nord du Parti Radical, il s’y résigne. Les républicains “proportionnalistes” cachent en fait sous cette étiquette les anciens “progressistes”.

A Tourcoing, ceux-ci ne ménagent plus leurs coups contre l’indéracinable maire radical. À l’approche des élections municipales de mai, ils montent en épingle une sombre affaire au sujet des registres manuscrits des séances du Conseil municipal de Tourcoing. Le 15 janvier 1912, ils font constater par un huissier que le dernier procès-verbal retranscrit date du 18 octobre 1910 ! La contre-attaque des radicaux consiste à se rendre, également avec leur huissier, à la mairie de Lille est d’y vérifier la tenue du registre des comptes-rendus manuscrits des séances du Conseil... pour constater que ce registre n’est plus à jour depuis le 31 décembre 1909, date depuis laquelle les procès verbaux sont envoyés à l’imprimerie pour en revenir imprimés et conservés dans un classeur par année. Méthode également employée par DRON ; le registre des comptes-rendus manuscrits n’est plus mis à jour, puisque l’on dispose d’imprimés que l’on classe définitivement.

Démarche qui n’étouffe pas la mauvaise foi des adversaires de DRON, proportionnalistes, modérés et conservateurs réunis, qui poussent jusqu’à l’accuser d’avoir « supprimé la sténographie des séances » [2]. et à réclamer des mesures qui s’imposent contre « l’incurie municipale de Tourcoing » [3] au préfet du Nord et au Ministre de l’Intérieur. “La Croix” ne demande rien de moins que sa révocation. Le préfet ne donnant pas suite, l’affaire retombe aussi vite qu’elle était montée.

Cependant, connaissant le caractère expéditif de DRON, son penchant à travailler sans rendre compte, sans consulter les conseillers, et lui-même connaissant un certain retard dans la mise à jour des procès verbaux, cette accusation a tous les traits du plausible. Elle n’en trahit pas moins l’acharnement des modérés et des conservateurs à faire basculer le maire radical-socialiste. Les résultats des municipales ne lui en seront pas pour autant défavorables.

Entretemps, le 7 mars, c’est entant que président de la Commission des Mines qu’il ouvre l’ordre du jour sur le problème des retraites ouvrières des mineurs qui demandent la retraite à l’âge de cinquante ans et au taux de 2 frs. par jour. Mais auparavant, il rappelle que la loi de 1907 qui accorde les huit heures journalières aux mineurs, à cause d’un amendement du Sénat, peut ne pas être respectée dans la lettre :

« En fait la plupart des ouvriers du fond n’ont pas obtenu la journée de huit heures, qu’il était dans nos intentions de leur donner à l’époque. Il y donc une erreur de texte à corriger. Nous ne pouvons pas supposer un instant que la Chambre n’ait plus la même bonne volonté que celle qu’elle a manifesté à cinq ou six reprises depuis dix ans et qu’elle ne veuille plus accorder à ceux qui travaillent si péniblement dans le fond des mines, une journée de travail réduite comme celle que nous proposons. (Applaudissements à gauche) ».

Dans ces discussions sur la législation du travail, retraites ouvrières, réduction du temps de travail, assurances sociales ou autres sujets de discorde, les résistances sont telles que souvent le débat s’enlise. DRON ne cache pas son mécontentement. En s’adressant ce jour-là au président de la Chambre HENRI BRISSON qui lui donne la parole, il répond :

« J’étais inscrit, monsieur le Président, mais je déclare renoncer à la parole en ce moment. En effet, il me semble anormal que la Chambre passe des séances entières à discuter des motions d’enquête ou d’ajournement. Pour ma part, s’il y a, chez un certain nombre de nos collègues, une arrière-pensée d’obstruction, je ne veux pas la favoriser en quoi que ce soit. ».

Retour à Tourcoing avec les municipales de 1912. À la clôture du scrutin du 5 mai, le plus favorisé de la liste radicale, le docteur LEDUC, obtient 5.889 voix, talonné par LOUIS FLIPO, proportionnaliste, avec 5.846 voix. Les deux premiers des autres listes, ARTHUR PIERPONT, socialiste SFIO et PAUL MARTIN, républicain socialiste, reçoivent respectivement 4.837 et 1.739 suffrages. Pour le second tour, les proportionnalistes veulent une liste commune panachée. DRON contrecarre leur plan en maintenant sa liste “Solidarité Républicaine” entière et fait saisir les bulletins SFIO pour irrégularité, taillant ainsi ses adversaires à droite et à gauche.

Mais le verdict est clair : la seule liste de gauche des “Républicains Socialistes”, panachée avec des noms de la liste SFIO écartée, a onze élus : un républicain socialiste, PAUL MARTIN et dix socialistes SFIO, dont ARTHUR PIERPONT [4]. Les vingt-cinq sièges restants sont pris par les radicaux. Contre les socialistes qui votent PIERPONT, ils élisent DRON maire le dimanche 19 mai, qui sauve son siège et prend comme adjoints FRANÇOIS LEDUC, HONORÉ LODOIS, LOUIS VANDEVENNE, JULES BRASSART [5]. Tous radicaux dronistes, de la vieille “Solidarité”.


[1Le 8 novembre 1909 exactement.

[2“La Dépêche”, 25 janvier 1912.

[3“Le Marin”, 25 janvier 1912.

[4PIERRE BAILLEZ, ACHILLE CASTEL, GUSTAVE DEFLO, RENÉ DESTOMBES, CONSTANT FLAMENT, HENRI ROBERT, ALFRED ROMPTEAU, ÉDOUARD TIEVERS et JOSEPH VOLT-CATTEAU.

[5Arch. Mun. de Tourcoing, série D1A, doc. 61.

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gustave DRON

Mémoire de Maîtrise en histoire contemporaine politique
de l’Université de Lille 3.
Octobre 1988

auteur

Bruno SIMON

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