GUSTAVE DRON (1856-1930)

Député-maire de Tourcoing, sénateur du Nord

Seconde partie - Chapitre 4 - Paragraphe 13/14

Un homme seul

Cette année 1912 est décidément pour DRON une année particulièrement noire. Comme si les ennuis politiques ne suffisaient pas, c’est une terrible douleur personnelle et affective qui le frappe au début du mois de juin.

Il avait épousé en 1883, quelques années après l’installation de son cabinet à Tourcoing, la fille de LOUIS LELOIR, MARIA LELOIR. La vie privée de GUSTAVE DRON fut toujours très discrète. Sa femme le fut tout autant, bien qu’elle se fit épouse et collaboratrice. Elle était en effet présidente de l’Association des Dames Charitables. Elle consacrait également son temps libre - n’ayant pas d’enfant, il fut important - à l’École Pratique et Ménagère de Jeunes Filles et à l’École primaire supérieure dont elle était membre du conseil d’administration. De santé fragile elle mourut le 8 juin 1912. Elle n’avait pas encore cinquante-quatre ans. Leur couple était sans histoire, mais, peut-on supposer, non sans amour ni tendresse.

Cette perte affective irremplaçable dut être pour DRON un choc terrible qui ne sera pas sans conséquence sur sa vie future, comme il le dit lui-même dans une lettre adressée le 16 juin 1912 aux membres de l’Assemblée Communale :

« Le besoin de recueillement après le choc cruel qui vient de m’atteindre, choc dont les effets se répercuteront sur le reste de ma vie, quelque effort de volonté que je fasse pour les atténuer, me tiendra éloigné de l’Hôtel de Ville, le jour où aura lieu la première séance qui, je le reconnais, ne pouvait être différée.

Mon absence n’a pas besoin d’excuse, mais vous m’obligeriez en voulant bien être mon interprète près du Conseil municipal pour le remercier de ma sympathie. L’attitude de la population affirmant sa participation au chagrin qui m’étreint, presque unanime - quelques misérables exceptions ne comptent pas - à témoigner combien elle appréciait le rôle noble et bienfaisant de la compagne de ma vie, de l’associée de mes travaux, m’a apporté aussi un véritable réconfort.

A tous et de tout coeur, merci. » [1].

Bien des années plus tard, quand il la rejoindra dans la mort, on put lire dans les lignes d’un journal, au sujet justement de son épouse :

« [...] Il lui a survécu dix-huit ans, lui gardant un culte attendri, car seule peut-être elle sut discipliner ce grand emporté. » [2].

C’est ainsi que cet homme, vieilli et fatigué par une déjà bien longue carrière, va traverser les plus durs orages de son existence sans compagne. Nous sommes en droit d’imaginer que cette souffrance nouvelle n’améliorera en rien son caractère bourru et sans complaisance. Face aux difficultés de plus en plus insurmontables, il est désormais profondément seul, de plus en plus seul...

Mais déjà, à peine les obsèques civiles du mardi 11 juin sont-elles passées que la vie publique l’absorbe à nouveau et que les ennuis le guettent. Même s’il a réussi à sauver son mandat municipal face à la pression socialiste et aux manoeuvres de la droite, cette minorité de socialistes SFIO bien organisés qu’il craignait tant est dorénavant bel et bien entrée au Conseil. Alors, il demande leur invalidation et l’obtient par arrêté préfectoral du 7 juillet 1912.

Nous comprenons la colère des 11 invalidés socialistes qui, au cours d’une séance du Conseil, simples assistants sur les bancs du public, crient “À bas le tyran !”, “À bas l’empereur !”, “Démission !” et entonnent l’Internationale. Le maire fait prononcer le huis-clos et évacuer la salle par la police. Cette attitude hautaine et sans complaisance à l’égard de ses adversaires politiques, certes de plus en plus exigeants et vindicatifs, peut-elle être excusée par la récente mort de sa femme ?

Quoiqu’il en soit, les élections complémentaires sont prévues pour le 6 octobre suivant. Les républicains proportionnalistes, conscients de n’avoir pas plus de chance qu’au deux premiers tours, recommandent de voter pour les onze invalidés - leurs ennemis collectivistes ! - dans le simple but de replacer DRON dans la même situation critique et inconfortable. Une déclaration de PIERPONT accuse les radicaux de vouloir favoriser la droite. Alors, DRON en tête, les radicaux-socialistes demandent à leurs électeurs de s’abstenir, de bouder les élections, afin que par dérision soient réélus sans opposants les onze socialistes. Ce qui est bien logiquement la conclusion de ces manoeuvres ! Ces événements de la vie politique tourquennoise de l’immédiat avant-guerre sont significatifs de la tension croissante des rapports en radicaux, qui défendent leurs positions acquises, et socialistes, qui montent à l’assaut du pouvoir.

Au cours de l’année suivante, la France se divise à nouveau, cette fois au sujet de la loi militaire des “trois ans”, projet du gouvernement BARTHOU qui propose de porter de deux à trois ans la durée du service militaire. À Tourcoing, au cours du printemps 1913, la CGT, la SFIO et la “Solidarité Républicaine” (radicale-socialiste) organisent leurs meetings de protestation contre cette impopulaire proposition de loi. Le 19 juillet, socialistes indépendants, socialistes SFIO et radicaux-socialistes se retrouvent sur les bancs du Palais Bourbon pour voter son abrogation, face à l’union de l’”Action Libérale Populaire” (ALP), de la Gauche Radicale, des progressistes et des radicaux. Ces derniers l’emportent par 358 voix contre 204. Le service militaire sera désormais de trente-six mois. Les esprits se préparent à la guerre.


[1Arch. Mun. de Tourcoing, PVDCM 1912, p.268.

[2“L’Ami du Peuple”, 23 août 1930.

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Dans ce chapitre :


gustave DRON

Mémoire de Maîtrise en histoire contemporaine politique
de l’Université de Lille 3.
Octobre 1988

auteur

Bruno SIMON

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