GUSTAVE DRON (1856-1930)

Député-maire de Tourcoing, sénateur du Nord

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Seconde partie - Chapitre 5 - Paragraphe 8/10

Les inventaires des 5, 6 et 7 mars 1906

Le lundi 5 mars 1906, premier jour des inventaires, il était à Paris en visite officielle pour inviter à l’Exposition Internationale de Tourcoing, le nouveau Président de la République, ARMAND FALLIÈRES [1]. Ce qui permet à ses adversaires de voir en ce déplacement une fuite calculée, et de se moquer de lui par un article satyrique, “Viens Fallières, viens !” qui reprend l’air d’une rengaine populaire de café-concert, “Viens poupoule, viens !” [2].

Mais nous sommes autorisés à ne pas considérer les choses sous cet angle. DRON n’a jamais cessé ni craint de s’afficher anticlérical : « [...] je n’ai pas changé d’attitude depuis que j’ai eu l’honneur de lui succéder (VICTOR HASSEBROUCQ, ndlr) à la mairie de Tourcoing [...] ». Il estime qu’une bonne majorité de ses concitoyens ont « invariablement affirmé, avec une persévérance qui est à leur honneur, leur volonté de soustraire l’État et le pouvoir civil à la domination de l’Église... » [3].

De plus, pressentant les difficultés, il avait pris soin de faire afficher sur les portes des églises l’avis suivant :

« L’inventaire des biens des fabriques d’églises doit se faire prochainement à Tourcoing comme dans toutes les communes de France. Il n’a pas pour but et ne saurait avoir pour résultat de déposséder les catholiques des biens religieux dont la loi leur a reconnu la jouissance. Les protestants l’ont compris et s’y sont prêtés de bonne grâce. C’est une mesure conservatoire destinée, dans l’intérêt même de la religion, à empêcher maintenant ou plus tard, soit le détournement, soit la négociation de ces biens.

S’opposer à l’accomplissement de cette formalité administrative, c’est se mettre en rébellion contre la loi. C’est chercher à susciter des scènes de désordre qu’un fanatisme aveugle pourrait seul inspirer. S’il s’en produisait, la responsabilité en retomberait sur ceux qui les auraient provoqués et il en serait fait justice.

Nous avons tenu, conscient des devoirs que nous impose notre charge, à faire cette déclaration. Les hommes de bonne foi qui ne se soucient que du respect de leurs croyances ne se prêteront pas, nous voulons l’espérer, à des manifestations qui ne sauraient poursuivre qu’un misérable but politique. Les bons citoyens sont avertis : ils voudront éviter à leur ville les scènes de désordre et de violence qui ont, inconsidérément ou par suite de calculs inavouables, désolé tant de communes françaises. ».

On ne peut penser que l’homme qui faisait appel à la sagesse et au calme, même s’il était hostile à la place prépondérante que le clergé prétendait occuper dans les affaires politiques, ne respectait point les croyances différentes qui ne sont que du ressort privé des consciences individuelles.

Mais l’”Action Libérale Populaire” de BARROIS ne l’entend pas de la même oreille. Avec l’accord tacite du clergé, elle organise méthodiquement la résistance. Des affiches surgissent en réponse à l’avis municipal, incitant à la résistance ferme et à l’action de force :

« Catholiques, à vos postes !

Fils de l’Église, défendez son droit de propriété. Le Pape et notre archevêque nous ont dicté notre devoir. Obéissons. Rappelons-nous la fermeture de nos écoles et l’inventaire qui a précédé la confiscation de Notre-Dame des Anges.

Citoyens !

On se demande pourquoi nous protestons. Parce que nous en avons plein le dos. Depuis trop longtemps on traite les catholiques en parias dans leur propre pays... Les catholiques ne laisseront pas profaner leurs églises. Ils résisteront jusqu’au bout.

M. DRON sait très bien que la loi de séparation qu’il a voté enlève aux catholiques la propriété de leurs églises et ne leur en laisse qu’une jouissance précaire. M. DRON sait très bien que la loi de séparation qu’il a voté avec toutes les aggravations n’a pas été faite contre les protestants, mais uniquement contre les catholiques. Donc M. DRON, dans son affiche hypocrite, ment effrontément. ».

Reconnaissons que les expulsions des congrégations religieuses et le sentiment d’injustice qui y est attaché excusent l’agressivité des catholiques. Cependant restent inexcusables la violence des écrits de GABRIEL DELACROIX qui s’en prend aux “apaches” en général, la foule des ouvriers anticléricaux, et à “l’homme néfaste” en particulier, le député-maire de la ville ;

« [...] sa présence à la tête d’une ville et d’une contrée comme les nôtres est pire qu’un contresens, c’est une monstruosité. [...] serviteur à gage de la pieuvre maçonnique, [...] seules sa morgue insolente, son insupportable suffisance et par dessus tout sa haine contre la religion expliquent son succès [...] homme dont les lèvres distillent le fiel quand il parle de religion, coutumier de l’échec quand il parle et quand il écrit [...] ».

Les qualificatifs “indigne”, “sans-coeur”, “sacrilège”, “cynique menteur”, “Pilate” et d’autres encore ne lui paraissent pas exagérés. Non sans oublier de rappeler les pillages de 1791 de la Révolution, il termine en adjurant les citoyen de « [...] l’empoigner de l’enlever et que d’un geste vengeur et libérateur, il soit expédié lestement ».

En ce qui concerne l’accusation de franc-maçonnerie, nous y avons déjà répondu, mais ajoutons que cette insulte à la vie longue et que, de plus, elle n’est toujours que calomnieuse. En effet, nous savons qu’incontestablement aucun parti n’était à la solde du Grand Orient, et les radicaux-socialistes, les plus soupçonnés par les catholiques, n’étaient pas manipulés par les loges. Mais ils en répandaient les idées forces.

C’est dans ce climat passionné que les églises de Tourcoing, Saint-Christophe, Notre-Dame des Anges, Saint-Joseph, Saint-Éloi, Notre-Dame de Lourdes, le Sacré-Coeur se transforment dès ce lundi 5 mars en petites forteresses. Nous soulignons le travail méthodique, rapide et impressionnant des défenseurs.

Il n’est pas question ici de décrire dans le détail le récit des événements de ces trois pénibles et tumultueuses journées. Les défenseurs sont fanatisés, la foule qui se concentre autour des églises est plutôt curieuse que partie-prenante, même si certains d’entre eux en viennent parfois aux mains avec les retranchés. À Saint-Christophe, où la résistance fut parmi les plus vaillantes, l’abbé LECLERCQ, curé de combat, avait accroché sur le toit une énorme banderole sur laquelle on pouvait lire :

“AUJOURD’HUI CAMBRIOLAGE OFFICIEL DES ÉGLISES DE TOURCOING. OEUVRE SACRILÈGE DE M. DRON ET DE SES ÉLECTEURS”.

Du clocher de l’église de Notre-Dame des Anges, on lance des billets imprimés : “ Adieu, Gustave, à tes 9.000 francs par an ! “.

Les agents municipaux et préfectoraux de l’enregistrement, accompagnés de commissaires de police et de gendarmes, se heurtent aux portes closes de toutes les églises ; Saint-Joseph, Notre-Dames de la Marlière, Saint-Éloi, le Sacré-Coeur, Saint-Louis, Notre-Dame de Lourdes, Notre-Dames des Anges. Les défenseurs, que certains groupes dans la foule couvrent parfois d’injures ou tentent de molester, outre leur détermination, veulent faire montre d’héroïsme, se battant seul contre tous avec la force du désespoir. Il faut amener à Tourcoing l’armée et faire appel au génie militaire et aux serruriers civils pour réduire tous ces bastions, dans un climat de guerre civile rarement atteint.

Au soir du mercredi 7 mars, les inventaires sont terminés. Mais ni la haine ni la colère n’ont désarmé. Comme mesure vexatoire, DRON exige que les industriels qui ont contribué aux travaux de fortification en apportant d’énormes balles de coton, rédigent une demande écrite et signée s’ils veulent récupérer leurs biens !


[1Élu le 18 février 1906.

[2“Le Courrier de Tourcoing”, mars1906.

[3Extrait d’une lettre de DRON au doyen DEBRABANT.

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Dans ce chapitre :


gustave DRON

Mémoire de Maîtrise en histoire contemporaine politique
de l’Université de Lille 3.
Octobre 1988

auteur

Bruno SIMON

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